A la faveur de ma plume: METRO.

 

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6H50. Le ciel est encore sombre. Mon souffle gelé forme de petits nuages à chacune de mes respirations. J’enfile mon énorme blouson vert pomme et patiente. Bientôt, le camion apparaît au coin de la rue. Les deux occupants en descendent. L’un me salut d’un geste de la tête et commence à balancer les piles de journaux sur le trottoir. « Ta casquette ! » me lance le second en sortant son appareil pour la photo de vérification journalière. J’enfonce l’immonde couvre-chef sur ma tête et range les énormes piles de journaux dans le présentoir du même vert improbable que mon ensemble. « La personne qui bossait avant toi vendait dix paquets de plus que toi, tu sais ! Tu dois mal t’y prendre. Je t’en laisse deux de plus qu’hier. A demain.» Les deux hommes remontent dans le camion. Dix piles de plus, je ne vois pas comment. Le nombre de personne passant à cette bouche de métro ne change pas en fonction de qui distribue les journaux. Mais il ne fait pas bon de se torturer les méninges avec le nombre de journaux vendus. Ici ce sont les muscles qui s’activent. Une pile à chaque bout de bras, je traverse la rue pour les emporter à l’entrée principale du métro. Au bout de quelques allées-retour, les liens me scient les mains même au travers de mes gants. Moi qui ne suis pas amatrice d’exercices matinaux, j’en ai plus que pour mon compte. 7H10, quelques personnes parcours la rue. Certains me saluent timidement, d’autre attrape un journal de mon stock sans un mot.
Le dernier paquet déposé, mes complices arrivent à leur tour : une jeune fille robuste étudiant le japonais dans la même fac que moi habillée tout de rouge et un grand type maigre flanqué d’un parasol bleu ici depuis des années. Nous avons chacun notre place. Le bleu d’un coté, le rouge et le vert de l’autre. Jamais cela ne changera, tant que l’un de nous trois sera encore là. J’arrive bien avant eux, mais il serait vraiment mal vu que j’emprunte leur emplacement… je ne voudrais pas déclencher une guerre colorée. Les menus travaux répondent à des règles qu’eux seuls comprennent.
Nous sourions, nous parlons un peu, nous haranguons la foule et inventons des slogans pour nos journaux respectifs. Nous cherchons à rendre la tache plus légère dans ce froid hivernal. Nous avons nos réguliers. L’infirmier qui prend pour ses patients, le patron de bistrot qui en dépose au coin de son comptoir, celui qui en embrasse deux piles pour le refuge sdf deux rues plus loin et le collègue de bureau qui fournit tout l’open-space.

7H45, les gens défilent. Échanger deux mots est impossible. La foule est compacte et pressée. Certains sourient, d’autres nous salut et nous remercie. Chaque petite attention réchauffe un peu. Nous distribuons un maximums de journaux aux mains qui se tendent, nous sommes tous trois concentrés sur notre tache. Il faut que tout parte le plus rapidement possible. Mais dans ce silence bruyant, je cherche. Des personnes inconnus mais dont le visage secrètement me rassure. Voici « Mickey les yeux bleux », il est très beau avec des cheveux blonds et de grands yeux turquoises. Il nous remercie et ses yeux pétillent… Pas longtemps après « Loïs Lane » s’engouffre dans la noire bouche de metro en ayant pris soin d’attraper mon journal avec un sourire timide. Son petit carré, ses tenues élégantes et ses jolies jambes me rappellent Terry Hatcher. Keanu Reeves fait son apparition. Costume propret et rasé de prêt, il n’a évidement qu’une vague ressemblance avec l’acteur. Madame poncho nous salut d’un bonjour tonitruant ! Aujourd’hui elle porte une large pièce de laine fuchsia ornée de grosses fleurs. Cheveux rouges, lunettes rouge, chaussures rouge. Une vague survitaminée traverse la foule monochrome. « Bonne journée à demain ! ». Le professeur d’histoire, dont les cheveux blancs et la petite moustache le font ressembler à Einstein, est lui aussi très pressé « Bonjour bonjour ! Vite le journal, je ne voudrais pas rater mon bus !Avez vous lu hier l’article sur Henri IV ? Passionnant, passionnant ! » Et le voilà déjà reparti.

8H30, le calme est un peu revenu même si le monde continue à tranquillement affluer. C’est l’heure des joyeux retraités. Mais aujourd’hui, il n’y a que le petit grand père à casquette : « Bonjour Monsieur ! » « Bonjour ma petite dame ! Ce matin je vous en prends un de plus, mon voisin Jacques ne viendra pas. Je vais le lui amener. » « Je vous en mets 5 alors ! » « Vous vous souvenez, vous êtes si gentilles ». En début de semaine, Jacques se levait encore et l’accompagnait. Il marchait doucement mais il marchait. Nous ne le reverrons peut être plus. Le monsieur repart avec ses journaux. Ils restent encore des gens qui pensent à leurs voisins. Ils restent encore de véritables voisins.
Viennent ensuite le grand homme noir, qui est pauvrement vêtu et tremble de froid. Il prend un journal et descend dans le metro pour remonter un peu plus tard. Il ne le prend jamais de train, il se réchauffe juste un peu. Il ne parle pas, ne nous regarde pas et compte chaque marche. Sa descente est une lente danse hésitante. Il y a cette dame d’une soixantaine d’année, fardée à en faire rougir un paon, qui parle toute seule et qui un jour me confie être une grande journaliste et un autre faire parti d’une quelconque ambassade. Elle transporte sa maison avec elle, un petit diable ou elle fourre chaque jour de nouveaux journaux, et part comme elle est venue en décrétant qu’elle est forte occupée. Julien est un jeune handicapé qui, la trentaine à peine passée, vit avec sa mère. Il vient également tous les jours. Il nous dit bonjour, nous demande de nos nouvelles et nous raconte le programme de sa journée. Il travaille dans une cantine. Il voudrait que nous venions manger chez lui « Un jour peut être ! » lui disons nous. Nous lui serrons la main avant qu’il ne reparte, le sourire aux lèvres. Une poignée de main et « un peut être », c’est peu cher payé pour un sourire.
Voilà que débarque Serge. Il vit au foyer des sans domiciles du coin mais « C’est un choix ! », il est marié mais enlève son alliance « pour aller à Pigalle ». Serge veut toujours nous aider à distribuer les journaux « C’est bien normal. » et en profite pour se faufiler entre nous… et nous fait les poches. Nous ne gardons évidement rien dedans, nous savons bien. Mais nous ne disons rien, c’est notre choix.

Il est bientôt 9h00 et il ne reste plus grands choses. Un employé du foyer accourt avec son diable « Il vous en reste ? J’ai eu peur de vous manquer. » Il m’en prend toute une pile. Il me remercie et repart avec son trésors pour ceux qui ne se sont pas déplacés. Mon dernier habitué arrive aussi, un petit grand père qui, il fut un temps, devait être un sacré titi parisien. « Je vous ai mis les 12 de coté, ce sont les derniers » « Merci mademoiselle vous êtes charmantes ! Que ferais je sans vous ! ». De l’autre coté de la rue, je vois le camions s’arrêter et le conducteur récupérer l’abri vert et les journaux restant. Il est temps pour moi de filer à la fac. Je salue mes compagnons de distribution et saute dans le bus, c’est le début de ma journée.

 Je n’ai pas tenu le coup. Il a neigé de janvier à mars et je ressors de l’expérience fatiguée. Au bout de trois mois, mon semestre à la fac tire la langue… Je démissionne. Je recroise souvent mes petits habitués dans le quartier, mais eux ne me croisent plus. Parfois, j’ai le sentiment d’être un voyeur… d’avoir des informations sur eux alors qu’ils ne savent rien de moi. Sans mon accoutrement vert, je ne suis plus qu’un civil parmi tant d’autre. Moi qui ai partagé leur vie pendant trois mois, je suis redevenue une inconnue.

Un matin, en prenant le bus, je vais voir mes anciens compagnons. La vie va, les journaux s’en vont. Je salue mon remplaçant. Il me regarde avec admiration « Il paraît que tu distribuais au moins dix piles de plus que moi ! Tu faisais du bon boulot ! » Je souris et lui souhaite bon courage. Il partira vite lui aussi. Les menus travaux ont leurs règles qu’eux seuls comprennent.

Un exercice 15 à choix multiple pour Diderophilement écrit. J’ai choisi «  micro moment de vie dans le metro (sujet 4) » que j’ai un peu transformé: le metro n’est finalement pas celui que l’on croit.Un texte autobiographique avec des vrais morceaux de gens dedans. J’ai changé les prénoms mais les expériences sont vrais et encore… je ne vous dis pas tout.

Vous pouvez retrouver les écrits sur différents thèmes de:

Anthony.
Jessie.
Emilie.

 

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